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“La pandémie de COVID-19 a aggravé la situation des violences basées sur le genre en Mauritanie, où de nombreuses femmes et filles sont soumises, stéréotypées et ne connaissent pas leurs droits. Les données montrent une augmentation des cas de violence conjugale, passant de 11% avant la pandémie à 16% pendant. Il est crucial que le gouvernement mauritanien, la société civile, les communautés et les activistes travaillent ensemble pour mettre fin à ces pratiques.”

Résumé

Soumises, stéréotypées et ne connaissant pas leurs droits, certaines femmes et filles demeurent les victimes de violences basées sur le genre en Mauritanie (VBG). Une situation qui s’est aggravée avec la pandémie de la COVID-19, marquée par une hausse des cas de tous les types de violence. Bien que la Mauritanie dispose d’un cadre juridique qui reconnaît ces pratiques, plusieurs femmes et filles restent dans un dilemme : le droit de dénoncer la situation et de porter plainte contre leurs agresseurs ou le choix de se taire par peur d’un scandale. Cette note politique présente et analyse les violences basées sur le genre en Mauritanie et propose une série de recommandations pour une lutte efficace contre les VBG.

Introduction

En Mauritanie, les Violences Basées sur le Genre (VBG) sont difficilement mesurables à cause des tabous sociaux qui empêchent les victimes de dénoncer publiquement ce phénomène. Avec la crise de la COVID-19 et le confinement, le pays a connu une hausse des cas de violence confirmée par les chiffres collectés et diffusés. Le défi majeur constaté est que les VBG agissent comme un frein au développement des pays ainsi qu’un indicateur de leur sous-développement d’où la nécessité de doubler les efforts pour mettre fin à ces pratiques.

La présente note de politique vise à montrer l’état des lieux relatif aux VBG en Mauritanie, elle vise également à orienter l’état Mauritanien dans sa lutte contre les VBG aussi bien que faciliter le chemin vers une coordination holistique impliquant le gouvernement, la société civile, les communautés et les activistes. La note se termine par une suggestion des niches qui peuvent être exploitée en tant que points d’entrée pour s’adresser à ce phénomène dangereux.

Dans le cadre de l’élaboration de la présente note, une recherche documentaire a été effectuée. Ceci aide non seulement à cerner la problématique étudiée, mais aussi à clarifier le sujet et l’appréhender globalement.

La Covid-19 Et Le Confinement Font Flamber Les Chiffres

Partout dans le monde, la pandémie de la COVID -19 a eu un impact visible sur la sécurité des femmes et des filles. Une récente étude sur l’impact de la COVID-19 sur les violences faites aux femmes et aux filles au Sahel a montré que les VBG ont connu une augmentation importante pendant la période de la propagation du virus, et surtout pendant la période de confinement. Le pourcentage des violences conjugales est passé de 40.63 % avant la crise de la COVID-19 à 52.18 % durant la crise, soit un taux d’accroissement de 12%.

En Mauritanie, les données de l’étude montrent qu’avant la COVID-19, la violence conjugale était de 11%, un taux considéré faible parmi les 5 pays du Sahel. Ce taux a augmenté durant la crise et le confinement, passant à 16%, enregistrant une augmentation de 5%. L’étude confirme également que ces violences étaient plutôt sous forme de violences verbales.

Le rapport de l’enquête menée en 2020 sur l’impact de la Covid-19 sur les VBG en Mauritanie a montré que 94% des répondants à cette enquête ont affirmé que la pandémie au Covid-19 a eu un impact négatif sur la vie des femmes et des filles[4]. Elle a particulièrement affecté la poursuite de leurs activités économiques. Leur temps disponible pour se consacrer aux activités productives a été réduit, car elles ont dû prendre soin des membres de leur ménage et se consacrer davantage à la surveillance des enfants suite à la fermeture des écoles.

Des Progrès Avec Des Difficultés Persistantes

La violence faite aux femmes reste un phénomène souvent caché et ignoré pour des considérations sociales en Mauritanie. D’une manière générale et avant la crise de la COVID-19, le pays a enregistré des taux considérables de prévalence de plusieurs types des VBG, notamment les Mutilations Génitales Féminines (MGF) et le mariages précoces/ forcés ainsi que les viols.

Violences Domestiques

Selon les statistiques de 2015, 26,6% des femmes sont en mesure d’excuser les violences physiques ou morales de leur mari. Le niveau académique joue un rôle important en matière de soumission et d’acceptation de ce type de violence, car les données montrent que 37% de ces femmes sont sans instruction, contre 15,9% pour les femmes avec éducation secondaire. En termes de milieu de résidence, la violence domestique est plus acceptée dans les milieux ruraux avec un taux de 32,1% contre 21,5% dans les milieux urbains. Au niveau économique, uniquement 13,5% des femmes ayant une source de revenu acceptent ce phénomène contre 40% chez les plus pauvres.

Violences Sexuelles

Les données récentes collectées par l’Enquête Démographique et de Santé (EDS) ont relevé que 9.6% des femmes ont déclaré être victimes de violence depuis l’âge de 15 ans dont 4.5% de façon récurrente. 3,9% des femmes déclarent avoir été victimes de violences sexuelles au cours du 12 derniers mois. Ce taux atteint 5,2 % en milieu rural contre 2.5% en milieu urbain. 74% de ces viols sont commis par les maris.

La législation mauritanienne ne reconnait toujours pas le viol marital. Les données disponibles relatives aux viols sont limitées et doivent être interprétées avec prudence en raison du caractère non visible de ce phénomène. En effet, une grande proportion des femmes victimes de violences sexuelles n’iront jamais signaler le problème à cause de la pression sociale.

Pour éviter le déshonneur lié à une agression sexuelle, les familles cherchent généralement à conclure un arrangement financier ou matériel sans avoir recours à la justice et, dans certains cas, la victime peut même être contrainte d’épouser son agresseur, au détriment de son intégrité physique et mentale. Sur le plan législatif, le viol conjugal n’est pas considéré comme un crime mais les cas de viols sont condamnés par l’Ordonnance n°2005-015 portant protection pénale de l’enfant.

La stigmatisation qui peut survenir, la culpabilisation, la honte ou la perte de l’honneur de la famille, sans parler du risque important que la victime soit accusée d’adultère ou « zina », constituent des obstacles suffisamment importants expliquant l’absence de visibilité de ce problème.

Mariages Précoces / Forcés

En Mauritanie, la problématique du mariage des enfants n’a pas beaucoup reculé et ce, malgré l’existence du Code de Statut Personnel (CSP) qui le criminalise avant l’âge de 18 ans et pour les filles et garçons. Toutefois, la loi prévoit des exceptions, laissant ainsi la porte ouverte au mariage des enfants.

Selon les données de l’enquête MICS (2015), le taux des filles mariées entre 15-19 ans était de 27,8 %, celui des filles entre 18 à 22 ans était de 33,8% et le taux des grossesses précoces était de 19,6%. Les données varient selon les zones (zones urbaines 19% et zones rurales 36%) ainsi que selon le niveau d’éducation des victimes (20% de filles non instruites contre 8% de filles avec éducation secondaire ou plus).

Mutilations Génitales Feminines (MGF)

Les résultats de l’Enquête Démographique et de Santé (EDS) de 2019-2020 révèlent qu’après plus d’une décennie, le taux de prévalence des Mutilations Génitales Féminines (MGF) en Mauritanie reste très élevé, atteignant environ 63% chez les femmes âgées de 15 à 49 ans et 44,5% chez les filles de moins de 15 ans. La pratique est plus fréquente en milieu rural (77,1%) qu’en milieu urbain (51,3%), et diminue avec l’augmentation du niveau d’instruction.

La plupart des fillettes subissent l’excision autour de l’âge d’un mois, et plus de 90% des filles excisées le subissent avant l’âge de 5 ans. Malgré l’interdiction de cette pratique par le code pénal de protection de l’enfance en Mauritanie, 36,1% des femmes âgées de 15 à 49 ans l’approuvent. La pratique est généralement effectuée par des femmes.

La prévalence du taux des MGF est étroitement liée (i) à la situation économique du ménage (pratiquée dans 91,8% des ménages les plus pauvres contre 36,6% des ménages les plus riches), (ii) au niveau d’instruction de la femme (74,6% parmi les femmes sans instruction, contre 49,1% parmi les femmes ayant un niveau secondaire ou plus) et (iii) au milieu de résidence (79 % en milieu rural contre 55,2% en milieu urbain).

Conclusion Et Recommendations

Pour traiter efficacement les violences basées sur le genre, une approche holistique stratégique est nécessaire, combinant les aspects juridique, institutionnel, politique et programmatique avec un accent particulier sur la dimension innovation.

La situation économique des femmes /filles ainsi que les pesanteurs socio-culturels et politiques représentent un défi réel en Mauritanie qui pourraient entraver toute sorte d’interventions. De plus, le niveau de développement (éducation, santé et inégalités socio-économiques) impacte considérablement la vulnérabilité de la femme/fille mauritanienne face aux violences basées sur le genre.

Toutefois, des points d’entrée stratégiques demeurent possibles, à condition qu’ils soient soutenus par la volonté politique, la disponibilité d’appui des partenaires de développement et l’engagement des organisations de la Société Civile (OSC). Pour traiter efficacement les violences basées sur le genre, une approche holistique stratégique est nécessaire, combinant les aspects juridique, institutionnel, politique et programmatique avec un accent particulier sur la dimension innovation.

Au niveau politique, il serait recommandé de :

  • Appuyer le gouvernement pour la mise en place d’un système de prise en charge des victimes des VBG et ce, conformément aux prévisions de la stratégie nationale de lutte contre les violences faites aux femmes et aux filles (alerte, sécuritaire, médical, juridique, psychologique) ;
  • Mener, à travers des caravanes de sensibilisation, des campagnes de dissémination du contenu du projet de la loi contre les violences faites aux femmes et aux filles pour dissiper tous les malentendus autour de son contenu.

Au niveau juridique, les actions peuvent porter sur :

  • L’appui à l’adoption et la mise en œuvre de la loi cadre sur les VBG ;
  • La formation et le renforcement des capacités du personnel du système de protection et défense sur les approches basées sur les Droits Humains, les Droits des Femmes, le Genre, et les lois/conventions y afférentes.

Au niveau institutionnel, il serait opportun de travailler sur :

  • La construction des centres d’accueil et de suivi des survivantes des VBG équipés de tout le matériel et le personnel nécessaires dans chaque wilaya ;
  • L’organisation d’un cadre de coordination institutionnelle entre les différentes structures gouvernementales et non gouvernementales travaillant sur la lutte contre les VBG.

Au niveau d’innovation, il serait intéressant de :

  • Développer, tester et opérationnaliser une application mobile destinée aux femmes/filles pour envoyer des alertes géolocalisées au commissariat de police le plus proche en cas de danger ;
  • Mise en place d’une plateforme numérique d’identification, de collecte et de traitement des données relatives à la VBG ;

Bibliographie

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