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Le premier défi que doit relever aujourd’hui une éducation de qualité est, je crois, celui d’aider les jeunes à acquérir les comportements et les compétences qui vont de pair avec ce que l’on pourrait appeler « l’esprit démocratique » Koïchiro Matsuura, Directeur Général de l’UNESCO de 1999 à 2009.

Contexte / Introduction

Tout d’abord, comment définir clairement la radicalisation ? La notion de radicalisation renvoie à un processus de rupture sociale et morale qui conduit un individu à adopter une nouvelle vision de la société, de nouveaux comportements, qui remettent en cause le pacte social. Et ce, en légitimant le recours à la violence. Une autre définition donnée par l’Union Européenne parle du processus d’adoption, par un individu, d’une idéologie radicale qui prône l’utilisation de la violence afin d’atteindre un objectif spécifique. 

Le phénomène de radicalisation peut être appréhendé selon différents déterminants, qu’ils soient politiques, socio-économiques, culturels ou encore géographiques.  Aussi, étant donné qu’il n’est pas un fait nouveau, les tendances, les méthodes et les modèles de radicalisation évoluent, mettant parfois un ou des facteurs plus ou moins en avant. C’est pourquoi les réponses du gouvernement en faveur de la lutte contre la radicalisation doivent continuellement être adaptées. 

La notion de radicalisation est à différencier de celles d’extrémisme et d’extrémisme violent. Un individu peut être qualifié d’extrémiste si ce dernier a la conviction de détenir la vérité, une vérité qu’il tend à vouloir imposer. Il est caractérisé par un manque d’ouverture vis-à-vis de personnes ayant une opinion opposée à la sienne. Selon Mohammed Ashraf, l’extrémisme est un phénomène “relatif”. Pour reprendre ses mots, “le problème de l’extrémisme n’est pas tant son potentiel réformateur que son potentiel violent”. Cette phrase fait parfaitement le lien avec la notion d’extrémisme violent, mentionnée précédemment. Un individu bascule dans ce que l’on qualifie d’extrémisme violent lorsqu’il promeut l’usage de la violence dans le but que ces croyances et convictions soient appliquées.  L’étape suivante est alors la radicalisation. 

De nombreuses études soulignent le fait que les personnes radicalisées traversent une crise de confiance à l’égard du gouvernement et de la société en générale, engendrée par le sentiment d’être en marge de celle-ci. Cela soulève alors la question de l’inclusion. L’inclusion peut être définie comme la création d’un environnement au sein duquel chaque personne est respectée selon un principe d’équité leur permettant d’accéder aux mêmes possibilités. Selon un précédent rapport publié par Maghreb Economic Forum, la perception du processus d’inclusion par la jeunesse repose sur six indicateurs: l’éducation, l’emploi, l’engagement citoyen, la participation politique, l’acceptation sociale et la religion. Le volet éducatif est celui qui sera abordé tout au long de ce document. 

Il est important de rappeler qu’il ne suffit pas de lutter contre l’extrémisme violent et la radicalisation, mais il est crucial de les prévenir. L’extrémisme violent et radical n’est pas inné à l’être humain, il est le résultat d’interprétations erronées, de haine et d’ignorance. Ce processus de prévention se doit de commencer le plus tôt possible afin de sensibiliser les enfants et adolescents face à ces risques. C’est pourquoi il sera discuté, dans ce document, du rôle de l’éducation dans la réalisation de cet objectif. Bien entendu, l’éducation n’est pas la cause ni la solution principale de ces phénomènes. Mais elle a son rôle à jouer dans la prévention de ces derniers.

Le Système Éducatif Tunisien Actuel

Le système éducatif tunisien est source de débats houleux et de controverses. L’éducation en Tunisie traverse une crise. La détérioration de la qualité de l’enseignement en est l’illustration principale. L’abandon scolaire, le retard observé en comparaison avec d’autres pays, des tendances de plus en plus élitistes et en faveur des classes les plus aisées, sont autant d’indicateurs contribuant à l’enlisement de cette crise. 

À travers les différents entretiens menés au cours de l’élaboration de ce rapport, certaines failles du système sont revenues à plusieurs reprises. En tête de liste se trouvent l’égalité des chances, la qualité de l’enseignement et des infrastructures, l’intégration du système éducatif dans l’économie et la société en générale. Le budget est également soulevé comme source de faiblesse du système éducatif national. 

Revenons rapidement sur ces différents indicateurs de la crise du système éducatif tunisien. Il sera étudié ensuite leur lien à la problématique de la radicalisation des jeunes sur le territoire. Tout d’abord, l’égalité des chances et l’équité supposent que les individus, ici les jeunes, se situent sur un même pied d’égalité en termes d’accès à l’éducation. Ces deux notions supposent aussi que les enfants soient traités en fonction de leurs caractéristiques propres afin d’obtenir une réponse la plus juste possible. Mais ce n’est pas le cas. Pour reprendre les mots de S.Jaafar, des pans entiers de la société sont en marge de celle-ci. Ce manque d’enseignement de qualité, inclusif et équitable explique pourquoi une partie de la société tunisienne ne perçoit pas ou plus l’école comme jouant un rôle d’ascenseur social. Cela traduit le manque de confiance totale dans les institutions scolaires. 

La faible qualité du système éducatif tunisien a favorisé l’émergence d’un système de cours particulier, destiné aux élèves dont les parents peuvent se permettre de payer les frais. Dans le même registre, les collèges et lycées pilotes ainsi que l’enseignement privé payant pour les études supérieures notamment contribuent à creuser davantage le fossé des inégalités. 

Le chercheur Sofien Jaballah parle de l’existence d’une domination d’une certaine classe sociale par la possession d’un capital culturel. La notion de capital culturel est un concept majeur en sociologie de l’éducation. Il renvoie à l’ensemble des ressources culturelles qu’un individu possède et peut mobiliser. La connaissance du français, la possession de livres, sont des exemples de capital culturel sources d’inégalités entre les différentes classes sociales. Si l’on prend l’exemple des manuels scolaires rédigés en français, on imagine que cela représente un obstacle majeur à l’apprentissage des élèves ne maîtrisant pas le français correctement. Cela soulève la problématique de la forme des manuels scolaires. Madame Gharbi Ikbal parle d’une nécessaire refonte de leur forme mais également du contenu de ces derniers. Le contenu des manuels scolaires devraient être, selon elle, actualisés, allégés et devraient intégrer des modules de vivre ensemble. Sofien Jaballah parle aussi d’une faille dans la méthode d’apprentissage appliquée en Tunisie. Il la résume par l’expression suivante: “apprendre sans comprendre”. Ses propos rejoignent ceux de Madame Ikbal.  Une approche éducative qui mettrait davantage l’accent sur la compréhension plutôt que sur une mémorisation “par coeur” d’une large quantité de contenu serait alors plus efficace. De plus cela permettrait, selon ces derniers, de développer l’esprit critique des élèves. 

Une autre faille qui fut relevée durant ces entretiens concerne le budget.  Mme Gharbi Ikbal rappelle que celui-ci représentait 30% du budget national après l’indépendance. M. Lotfi Hamadi souligne le fait que plus de 90% du budget du ministère de l’éducation tunisien est consacré aux rémunérations du personnel. En 2020, le ministre de l’Education avait lui-même déclaré que le budget du Ministère ne permettait pas de répondre aux besoins minimum du secteur éducatif. Il a également indiqué que l’augmentation du budget ministériel entre l’année 2020 et 2021 correspondait à la hausse du plus de 3% des rémunérations. C’est dans ce contexte qu’une réforme de l’allocation du budget permettrait, selon Lotfi Hamadi, de soutenir les investissements nécessaires en faveur de l’éducation des jeunes, comme par exemple l’adaptation des manuels scolaires, évoquée plus haut. Ces propos font écho au Rapport sur le développement dans le monde, publié en 2018 par la Banque Mondiale. Il est écrit dans ce rapport que la scolarisation n’est pas synonyme d’apprentissage. On comprend par là qu’un investissement judicieux et efficace de la part de l’Etat est donc crucial pour un apprentissage de qualité.  

Le dernier point qui sera abordé ici concernant les failles du système éducatif tunisien se réfère à sa faible intégration dans l’économie nationale. Ce constat, soulevé par plusieurs des interlocuteurs interrogés, se base sur le phénomène des “diplômés chômeurs”.  Ce dernier renvoie à la situation selon laquelle un grand nombre de diplômés d’études supérieurs se retrouvent sans emploi, sans perspective d’avenir. Ces différentes failles précédemment citées sont donc autant de freins et d’obstacles  à l’inclusion sociale des jeunes tunisiens. Ce manque de confiance envers les institutions scolaires, accompagné du sentiment d’être marginalisé pour certains, créent en fait des conditions favorables à la croissance d’idéologie extrémistes. C’est l’idée qui est développée par le modèle Aarhus, selon lequel toute discrimination qu’elle soit humaine ou institutionnelle favorise l’émergence et le développement, à terme, de la radicalisation. Le modèle d’Aarhus est inspirant et pourrait être appliqué en Tunisie. Dans ce cadre, l’éducation semble être un outil formidable pour la réalisation d’un programme de prévention de la radicalisation.

La Nécessité d’une Éducation en Faveur d’une Meilleure Utilisation des Médias

De nos jours, les médias jouent un rôle prépondérant dans de nombreux domaines. Parmi eux, les réseaux sociaux gagnent en popularité auprès des jeunes générations, et ce, de façon croissante. Bien que cela ne soit pas un phénomène récent, les réseaux sociaux sont emplis de nouveautés, de nouvelles tendances voient le jour très régulièrement, ce qui d’ailleurs stimule leurs utilisateurs. Si ces outils présentent des points positifs, ils peuvent engendrer des effets négatifs sur quiconque les utilise sans  le recul nécessaire à l’analyse de l’information, photo ou vidéo partagée sur la toile. Ces dernières années, de nombreuses polémiques ont éclaté à travers le monde afin de dénoncer l’importante présence de fake news, notamment en période d’élections par exemple. La nécessité de posséder un esprit critique capable de discerner le vrai du faux, d’analyser et de multiplier ses sources lors d’une recherche d’information est alors cruciale. Elle l’est d’autant plus pour les jeunes générations.

Selon Madame Ikbal, les médias et plus particulièrement les réseaux sociaux représentent une sorte d’école virtuelle, qui “façonnent les consciences et forgent les imaginaires”.  En effet, internet est un espace où il n’y a pas de frontières. Toute information provenant d’un point A peut être consultée, partagée, commentée, au quatre coins du monde. Encore une fois, cela est positif mais lorsque l’utilisation qui en est faite est bonne.

Faisons maintenant le lien avec la radicalisation des jeunes. Tout d’abord, il est important de savoir qu’à l’échelle mondiale, l’islam est la première religion qui est source de contenu sur les réseaux sociaux, notamment Instagram, Youtube et plus récemment TikTok. Ces plateformes représentent en fait une opportunité idéale pour les individus ayant pour but de promouvoir des discours extrémistes. Cette problématique des médias a poussé M. Lotfi Hamadi à développer, au sein de l’association Wallah We Can dont il est le fondateur,  un projet nommé Club Média. L’idée est d’amener les enfants à étudier les sources de diverses informations, les comparer afin de développer leur curiosité et leur esprit critique. Le but étant de lutter contre l’effet de simplification produit par les médias mais plus particulièrement les réseaux sociaux. Car il réduit in fine l’effort de compréhension des jeunes. 

On retrouve cet effet de simplification dans les publications concernant l’islam partagées sur les réseaux sociaux. En effet, on observe une tendance à la réduction de la religion à des questions s’articulant autour du halal et du haram, autour de ce qui est licite et de ce qui ne l’est pas. Selon l’historien Benjamin Hodayé, elle est dominé par l’influence islamiste salafiste. De plus, cette tendance a pour conséquences de réduire toute spiritualité et réflexion et de donner à la place des lignes de conduite destinées à faire d’une personne un/e bon/ne musulman/e, supprimant tout esprit critique. Les créateurs de ce type de contenu exploitent le fait que les utilisateurs de ces réseaux sont à la recherche de contenu simple et court. Les sujets que l’on retrouve communément dans ce genre de contenu sont par exemple les relations amoureuses, le port du voile, la mort et le jour du jugement, entre autres. En fait, la majorité des posts et vidéos concernent la vie quotidienne dans le but de promouvoir un “mode de vie musulman”. 

Aussi, ce type de contenu simplificateur et “simpliciste” a une capacité d’influence très forte auprès de jeunes en manque de repères et à la recherche d’un cadre de vie. En adoptant ce mode de vie dit d’un “bon musulman”, il bénéficiera d’un sentiment d’appartenance à une communauté et se sentira de surcroit valorisé. 

Dans ce cas de figure, l’éducation peut et doit jouer un rôle dans la lutte contre cette tendance. Une éducation aux médias et à l’information serait bénéfique pour les jeunes et par conséquent, pour l’Etat tunisien. Pour reprendre les mots de Monsieur Mohamed Kerrou, ces derniers ont besoin d’apprendre à s’informer, à se questionner, à communiquer. Ils doivent être sensibilisés aux dangers que peuvent représenter les médias et plus particulièrement les réseaux sociaux afin qu’ils puissent avoir conscience de l’importance de leur bonne utilisation. Au-delà d’un programme de prévention institutionnelle, au sein des écoles, un programme de prévention en ligne doit être développé et renforcé. Il pourrait être aussi efficace de la part du gouvernement de collaborer avec les personnes ayant un grand nombre d’abonnés sur les plateformes de réseaux sociaux. 

Éducation et Culture 

Cette partie traitera la question de la culture patriarcale à travers la notion de masculinité. La masculinité peut être définie comme les normes, les attentes et dynamiques sociales associées au fait d’être un homme. En d’autres termes, la masculinité renvoie à l’ensemble des comportements considérés comme caractéristiques du sexe masculin. Selon la définition donnée par Wall et Kristjanson, les idéaux masculins regroupent, entre autres, la force, l’hétérosexualité,  une faible sensibilité émotionnelle. Lotfi Hamadi et Sofien Jaballah ont tenu des propos qui se rejoignent concernant ce sujet. Selon ces derniers, l’institution du mariage est encore largement considérée comme une solution émancipatrice, à la fois pour les femmes et pour les hommes. Ces derniers sont souvent sujet à une pression sociale concernant par exemple l’obtention d’un emploi doté d’un salaire lui permettant d’épouser une femme. 

De nombreuses études ont établi un lien de causalité entre la masculinité et la radicalisation. Dans un rapport rédigé par Aleksandra Dier et Gretchen Baldwin pour le International Peace Institute, il est mentionné à titre d’exemple, que les groupes extrémistes violents utilisent fréquemment des images de propagande “hyper masculines” dans lesquelles devenir un “terrifiant” combattant peut permettre d’obtenir un bon salaire ainsi que la possibilité de se marier.  Une étude réalisée par des psychologues démontre que les comportements relevant d’une certaine agressivité peuvent être observées chez les garçons à un très jeune âge. Non seulement des traits agressifs et violents peuvent se développer tôt, mais ils tendent généralement à persister dans le temps en l’absence de toute prévention précoce. Comme le rappelle David Willmer et Ronald Levant dans un article publié en 2011, le concept de “rôles” attribués en fonction des genres n’est pas un phénomène biologique mais un concept socialement et psychologiquement construit sur la base d’idées préconçues.  

Cela s’inscrit dans un contexte au sein duquel, le phénomène d’inflation des diplômes couplé au chômage et au coût de la vie permet l’entrée des jeunes dans la vie active de plus en plus tardivement. Il y a ici une incapacité de ces derniers à s’inscrire dans des chemins de vie culturelle due à l’acquisition tardive d’indépendance et des conditions matérielles la permettant. C’est cela qui peut être source d’une certaine frustration. Mahdi Chérif parle aussi d’une certaine misogynie qui peut se développer parfois. Car avec l’entrée massive des femmes sur le marché du travail, il existe une tendance de pensée selon laquelle les femmes prennent la place des hommes et leurs emplois. Ces idées peuvent être qualifiées de radicale ou d’extrémiste et peuvent alors jouer un rôle dans la frustration ressentie par des jeunes hommes. Cela renvoie aux faits développés dans un ouvrage  de psychologie qui s’intitule “Clinical Psychology Review”. Il est notamment expliqué qu’un homme qui ne réussit pas à atteindre les normes sociales liées à la masculinité peut le vivre comme un échec personnel. Ce sentiment d’avoir échoué entraînera dans un second temps un sentiment de frustration qui peut amener l’homme concerné à traduire cette frustration par le développement d’un esprit négatif et de comportements violents.    

Voyons maintenant le rôle que peut jouer l’éducation dans ce cas. L’éducation a en fait le pouvoir d’offrir aux jeunes femmes et hommes davantage d’opportunités pour eux d’exprimer leur personnalité, ici, pour ce qui concerne les hommes, pas seulement à travers les valeurs traditionnellement associées à la masculinité. Toutefois, la problématique de la masculinité se doit d’être appréhendée dans le cadre d’une approche globale de promotion de l’égalité de genre et de lutte contre les discriminations. Aussi, c’est grâce à l’éducation que peuvent être promues, auprès des jeunes générations, des compétences relationnelles ayant pour but de modifier leur perception et acceptation des normes genrées. Les structures éducatives pourraient également proposer un programme de prévention à destination des parents d’élèves. Ils pourraient être l’occasion de les accompagner dans l’instauration d’un environnement sain permettant de prévenir le développement de la violence chez l’enfant et l’adolescent.  

Comparaison avec le Maroc

« Nous nous devons d’être l’exemple d’un islam tolérant ». Cette phrase a été prononcée par un étudiant, âgé de 25 ans, inscrit au sein de l’école coranique Bou Imania de Fès. Cette dernière fut récemment rénovée et participe à la réalisation de l’objectif que s’est fixé le gouvernement du royaume marocain, à savoir promouvoir un islam dit du « juste milieu ».

En 2016, dans le cadre de cette politique de promotion d’un islam modéré, le Maroc a initié une importante réforme de l’éducation islamique. Tout d’abord, le nom des cours dispensés a changé. On parle désormais d’un enseignement religieux et non plus d’un enseignement islamique. Cette modification, aussi légère qu’elle peut paraître, suppose tout de même une pluralité religieuse, dans un pays où l’Islam est officiellement la religion d’Etat. Les manuels de cours ont également été sujets à modifications, le but étant de développer l’esprit critique des jeunes ainsi que de leur enseigner des valeurs de tolérance et de respect. D’ailleurs, ces dernières apparaissent désormais dans les livres. Le tout s’appuyant sur des versets coraniques et des hadiths. Le respect de l’environnement est aussi promeut, au même titre que le respect de son prochain. 

Cependant, le Maroc doit relever des défis communs à ceux que connaît la Tunisie. Les problématiques d’infrastructures, d’effectifs dans les classes, de régions marginalisées sont autant de failles qui freinent l’efficacité de ces réformes. Une réforme de fond doit nécessairement s’accompagner d’investissements en faveur de la forme afin d’optimiser et de maximiser les résultats. 

Conclusion et Ouverture

Je commencerai ce paragraphe en partageant une piste de réflexion développée par l’une des personnes interrogées dans le cadre de cette étude. Bien que le système éducatif tunisien présente des failles, l’accusation de ce dernier détourne l’attention des causes de ses maux comme la fiscalité, les inégalités ou encore le chômage. Dans une situation où le taux de chômage des diplômés est extrêmement élevé, où les inégalités sont criantes, l’éducation se définit comme le seul moyen d’obtenir une vie décente. Ce constat crée un climat de compétition entre les élèves, augmente la pression qui s’exerce sur le système éducatif, encourage le développement d’un système parallèle, en référence aux cours particuliers et à la privatisation croissante du système. Selon ce dernier, faire porter la responsabilité des problèmes existants sur le système éducatif lui fait en fait plus de mal qu’autre chose. Cela renvoie à la « Théorie du choc » de Naomi Klein. Théorie selon laquelle, une crise nationale serait utilisée afin de détourner l’attention des citoyens de sujets qui pourraient être source de controverses. Cette théorie peut expliquer le succès des écoles privées et des systèmes de cours particuliers suite aux discours du Ministre de l’Éducation au cours desquels une grande importance est donnée au taux d’analphabétisme dans le pays. 

Pour revenir à l’éducation, il est important de rappeler qu’elle ne doit pas être analysée seule mais en prenant en compte d’autres variables, comme précisé précédemment. L’éducation ne peut pas être considérée comme une source principale de développement d’extrémisme, violent ou non, ou bien de radicalisation. L’éducation doit plutôt être considérée comme ayant un fort potentiel dans le cadre de la prévention des ces tendances précitées. La nécessaire réforme du système éducatif tunisien ne peut être réalisée seule. Elle doit être intégrée à une réforme du système global. Prévenir et immuniser contre l’extrémisme et la radicalisation sont des objectifs dont l’éducation peut servir à atteindre de manière efficace. Pour cela, une volonté politique clairement établie est primordiale afin de fournir les moyens matériels et financiers à la mise en place d’un programme solide de prévention. En d’autres termes, comme le mentionne Madame Gharbi Ikbal, il faut penser l’école autrement selon les prescriptions du philosophe Edgar Morin: modeler la pensée complexe et repenser la relation pédagogique. Il est nécessaire d’œuvrer pour davantage de cohésion à l’échelle nationale afin de contrer l’objectif des groupes extrémistes qui est d’atomiser la population dans le but de mieux la contrôler.

Bibliographie

  • Ashraf Mohammed, propos tenus lors du séminaire mixte Azhar-Idéo, 2017
  • Ben Salah Nizar, Barkati Nabil, « Tackling Youth Radicalization through Inclusion in Post-revolutionary Tunisia », Maghreb Economic Forum, 2021
  • Berke, D.S., Reidy, D.E., Zeichner, A., ”Masculinity, emotion regulation, and psychopathology: A critical review and integrated model”, Clinical Psychology Review, Volume 66, 2018, Pages 106-116
  • Berke, D. S., Reidy, D. E., Gentile, B., & Zeichner, A., “Masculine Discrepancy Stress, Emotion-Regulation Difficulties, and Intimate Partner Violence”, Journal of Interpersonal Violence, 34(6), 2019, Pages 1163–1182 
  • Bourdieu Pierre. Les trois états du capital culturel. In: Actes de la recherche en sciences sociales. Vol. 30 novembre 1979. L’institution scolaire. Pages 3-6
  • Doublier Sara, “Vaste réforme de l’enseignement au Maroc”, RFI, 2016
    Dwikayo Satrio, “Muslim preachers in social media: fighting for moderation”, RSIS, 2017
  • Klein, N., “The shock doctrine”, Penguin Books, 2008
  • Lamlili Nadia, “Maroc: le ministère de l’Education nationale ordonne la réforme des manuels islamiques”, Jeune Afrique, 2017
  • Wimer, D. J., & Levant, R. F., “The Relation of Masculinity and Help-Seeking Style with the Academic Help-Seeking Behavior of College Men”., The Journal of Men’s Studies, 19(3), 2011, Pages 256–274.

Courtes Présentations des Personnes Interrogées et Ayant Répondu aux Questions

Mohamed Kerrou

Mohamed Kerrou est socio-anthropologue, diplômé d’Histoire et docteur en sciences politiques. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages dont le fameux “Jemna, l’oasis de la révolution”. Il est aussi membre permanent de l’Académie des sciences, des lettres et des arts, Beit Beit el Hikma”.

Lotfi Hamadi

Lotfi Hamadi est le fondateur de l’association nommée Wallah We Can dont l’objectif est de garantir cinq droits fondamentaux aux enfants, qui sont les suivants: le droit à l’éducation, à la santé, à la protection physique et légale ainsi qu’à l’épanouissement personnel. Et ce, à travers des projets basés sur l’entreprenariat.

Gharbi Ikbal

Gharbi Ikbal est maître de conférence ainsi que Vice-Présidente de la ligue tunisienne de défense des libertés académiques et de création (LTDAC). Elle est une spécialiste des études de genre ainsi que d’anthropologie.

Sahim Jaafar

Sahim Jaafar est un expert en ce qui concerne les questions de développement local, économique et social. Et ce, notamment en relation avec les enjeux de genres en termes d’opportunités professionnelles ainsi qu’en termes d’intégration des jeunes, des migrants et des réfugiés.

Sofien Jaballah

Docteur en sciences sociales et religieuses, Sofien Jaballah est un sociologue, enseignant à l’université de Sfax ainsi que consultant en matière de prévention contre l’extrémisme violent.

Mahdi Cherif

Mahdi Cherif est étudiant en sociologie, cofondateur de Fahmologia, projet associatif visant à promouvoir l’apprentissage et la vulgarisation scientifique en Tunisie.

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