Déradicalisation et combattants revenants en Tunisie : la difficile couverture médiatique

The Justice system’s approach towards convicted violent extremists in Tunisia

De-radicalization and The Return of Tunisia Foreign Fighters: Tunisian Media Outlets are in Deep Water

Dark Light

“Difficile”, “prise en otage”, “sans réels fondements factuels”… la couverture médiatique de la déradicalisation et de la situation des Tunisiens présumés terroristes revenants de l’étranger, est un casse-tête pour les médias tunisiens. Toutes les personnes interrogées répondent unanimement et témoignent de la difficulté à informer sur ces questions.

“Je suis curieux de connaître le terme utilisé en arabe par les médias pour parler de déradicalisation?”

– Thameur Mekki,

“Je suis curieux de connaître le terme utilisé en arabe par les médias pour parler de déradicalisation?” objecte Thameur Mekki, rédacteur en chef du blog collectif Nawaat, alors qu’il est interrogé sur le sujet. Il n’est pas le seul à faire cette remarque. Abdelkrim Hizaoui, professeur à l’Institut de Presse et des Sciences de l’Information et président de l’association Media Developpement Center lui emboîte le pas. Comme Zied Krichen, directeur du quotidien arabophone Le Maghreb. “La déradicalisation est en terme étranger et c’est le souci de certaines ONG… Je ne sais pas comment ce concept venant d’Arabie Saoudite a migré en Europe pour devenir une stratégie… Dans l’imaginaire de nos concitoyens le concept n’existe pas.”

Parler de déradicalisation n’est pas une mince affaire pour les médias tunisiens et la question y est quasiment absente. Parler des Tunisiens revenants de zone de combat n’est pas évident non plus. Manque d’informations, difficulté à appréhender le sujet, points de vue plutôt que faits, habitude médiatique d’aller vite, auto-censure, réprobation du public… autant de raisons qui font que les médias n’abordent quasiment pas ces sujets.

Thameur Mekki explique d’ailleurs n’avoir couvert aucun des deux sujets  par choix : “J’estime que nous manquons d’infos pour raconter le sujet et je refuse que l’on tombe dans le sensationnalisme du fait que ce soit un récit de guerre, ou un sensationnalisme qui découlerait d’une surenchère dans le patriotisme où l’on perdrait tous repères faute de faits exacts.”

Déradicalisation, revenants : pas de données officielles, pas de couverture médiatique

C’est un phénomène que l’on n’arrive pas à appréhender en Tunisie, faute de chiffres et d’informations officiels.

– Néji Zaïri

Si la couverture est quasi inexistante aujourd’hui, c’est d’abord parce qu’il n’y a pas d’informations officielles avancent les différentes personnes interrogées sur le sujet. Néji Zaïri, directeur de l’information de Mosaïque FM, première radio du pays en terme d’audience, résume bien la situation. Pour avoir des données sur la situation des Tunisiens partis en zone de combat ou revenants en Tunisie, il explique s’informer sur des sites de recherches étrangers : “C’est un phénomène que l’on n’arrive pas à appréhender en Tunisie, faute de chiffres et d’informations officiels. Ni le ministère de l’Intérieur, ni le ministère de la Justice ne communiquent vraiment sur ces questions. ” Et d’ajouter que lorsqu’elles sont sollicitées sur certains questions, ces autorités se contentent de répondre un paragraphe inutilisable.

Hamza Belloumi, présentateur phare de l’émission “Les 4 vérités” sur la chaîne de télévision privée Elhiwar Ettounsi TV explique qu’il y a quelques temps les autorités ont avancé le chiffre de 2500 Tunisiens partis combattre à l’étranger, mais que récemment, elles ne parlaient plus que de quelques centaines. Ces déclarations nourrissent le flou autour de la question et ne permettent pas aux journalistes de travailler correctement.

Pas de chiffres, pas de données factuelles non plus sur les personnes appréhendées et qui se trouveraient en prison en Tunisie. Pas d’informations non plus sur la stratégie de déradicalisation mise en place par les autorités. Si bien que très vite la parole médiatique sur ces sujets n’est pas très impartiale.

Les chroniqueurs tiennent le micro

Si aujourd’hui, il est très rarement question de déradicalisation et peu question des revenants dans les médias tunisiens, à la fin de l’année 2016 la situation était autre. En effet les responsables politiques se déchiraient alors pour savoir si les djihadistes partis au djihad étaient les “enfants” de la Tunisie et s’il fallait leur permettre de revenir, ou s’ils devaient être bannis du pays.

Thameur Mekki, rédacteur en chef de Nawaat, avait alors observé une couverture faisant la part belle à des chroniqueurs, avec, en plus “une polarisation de posture des responsables politiques : pardonner ou bannir les Tunisiens partis en zone de conflit.”

On est toujours dans une réaction : pour ou contre les islamistes, en gros. Il n’y a pas de neutralité

– Zied Dabbar

Il n’est pas contredit par Zied Dabbar, journaliste du quotidien francophone Le Temps, qui explique que si un travail d’apprentissage a été fait sur la couverture du terrorisme depuis la révolution et l’émergence de ce phénomène de manière prononcée en Tunisie, les questions de la déradicalisation et des revenants restent difficilement traitables : ” On est toujours dans une réaction : pour ou contre les islamistes, en gros. Il n’y a pas de neutralité.”

Et cette absence de neutralité s’explique peut-être aussi par une recherche d’audience, selon  Sonia Nefzi qui a travaillé de 2001 à 2017 comme réalisatrice à la télévision nationale, la Wataniya et qui est aujourd’hui réalisatrice indépendante : “Il y a une recherche d’audience maximale,  qui passe toujours par le fait de proposer un traitement  polémique. Ainsi, il y a deux ans environ quand la question des revenants à émerger dans le débat public, il y a eu une couverture qui tendait à jeter la faute sur une partie ou sur une autre de la sphère politique. Il n’y avait pas d’objectivité. Nous sommes beaucoup dans la polémique et des plateaux télévisions avec de l’hystérie”, analyse-t-elle.

D’autres raisons au black-out

Si la couverture médiatique est défaillante pour Sadok Hammami, maître de conférence à l’IPSI, c’est que le problème ne réside pas tant dans l’absence d’information, mais dans  le modèle éditorial. “Le traitement médiatique de la déradicalisation et des revenants procède d’un modèle éditorial qui est fait soit d’informations brutes, soit d’éditorial, avec une absence d’entre deux : ni enquêtes, ni explications, ni fact-checking. Car les journalistes tunisiens ne sont pas outillés pour réaliser ce genre de couverture”, avance-t-il.

Zied Krichen, du journal arabophone Le Maghreb, questionne l’identité même des médias et avance une raison en lien avec la classe socio-professionnelle. Les médias seraient trop urbains, trop centrés sur eux-mêmes, ils seraient trop éloignés des origines mêmes de la radicalisation. “Il y a peu d’enquêtes et de travail journaliste sur la radicalisation en Tunisie.” Cette la radicalisation s’ancre pour lui dans une rupture sociale entre les différentes couches de la société, or “les médias ne s’intéressent pas à cela, ils sont trop citadins et s’adressent aux citoyens des villes…”

Il souligne aussi la question du temps médiatique, en se rappelant d’une tentative de contact avec des personnes radicalisées emprisonnées. Les autorités, qui avaient donné leur accord, n’ont finalement jamais donnaient suite. “Un grand média n’a pas “le temps des autorités”, qui prennent un délai important à répondre et à donner des autorisations. La temporalité de l’information ne permet pas d’attendre que les autorités tunisiennes suivent leur protocole…” déplore-t-il.

Khawla Sliti , productrice d’émissions, présentatrice et journaliste au sein de la radio privée Shems FM, souligne également la question des relations entre journalistes et autorités : “Les relations entre le ministère de l’Intérieur, le ministère de la Défense et les journalistes, c’est un communiqué. Quand on demande des informations sur des dossiers passés on nous répond toujours : “c’est en cours”, mais on ne nous en dit jamais plus.”

C’est également ce que dit en substance la réalisatrice Sonia Nefzi. Elle aussi a été confronté au refus d’accès  à des personnes radicalisées, par les autorités. La question du temps est également importante : “On traite le sujet, puis on voit les réactions exagérées sur les réseaux sociaux et le lendemain on oublie, hop un nouveau sujet prend le dessus… On ne revient pas sur les sujets à long terme.”

Journalistes pris en otage

Elle parle également, comme d’autres, de la difficulté qu’il y a à faire entendre certains points de vue. Donner la parole à  une personne disant qu’il fallait prendre en charge les Tunisiens qui avaient combattus ou étaient partis à l’étranger, a pu être considéré comme de la propagande, “comme un blanchiment du terrorisme…” explique-t-elle.

La journaliste, reporter et présentatrice au sein de la radio Shems FM, Khawla Sliti fait le même constat. Celle qui a débuté sa carrière de journaliste en 2011 témoigne également du risque encouru lorsque la parole est donnée à un invité qui défendrait l’idée que les Tunisiens combattants à l’étranger doivent être pris en charge par le pays. “On doit s’attendre à des remarques, des insultes sur les réseaux sociaux par exemple.” Pourtant elle considère que son travail consiste à parler des phénomènes présents dans la société et que l’impasse ne peut pas être faite sur des questions comme le retour des Tunisiens.

Les journalistes seraient alors pris en otage entre l’incapacité à travailler faute d’information, la peur de mal faire, le délicat exercice qu’est le fait d’aborder un sujet en lien avec la sécurité, et les réactions parfois disproportionnées du public, qui poussent les journalistes à s’auto-censurer.

“Il y a un blackout de la part des autorités. Ce qui est mis en avant c’est juste la solution sécuritaire et du coup les médias ne parlent eux-mêmes que de ça. Mais si tu avances dans un plateau ou une chronique qu’il faut que les ministères de l’Education, des Affaires sociales, que le Parlement travaillent sur la question, alors tu peux être vu comme étant solidaire des djihadistes”, souligne Zied Dabbar.

Déradicalisation et revenants : des sujets qui prêtent à polémique

La gestion du quotidien prend le dessus et nous n’avons pas toujours les moyens de revenir après un ou deux mois sur les sujets, pour voir les suites

– Sonia Nefzi

Autre point qu’avance Sonia Nefzi : il  a fallu apprendre comment couvrir le terrorisme, en premier lieu, avec des ratés d’un point de vue déontologique. Si bien que maintenant la télévision nationale attend les informations d’une source officielle avant de diffuser, ce qui peut parfois donner une diffusion de l’information en décalé par rapport à d’autres médias ou aux réseaux sociaux.

Cette contrainte est en partie liée, selon la réalisatrice, au manque de journalisme d’investigation, et à l’incapacité des journalistes tunisiens à trouver eux-mêmes une info, à la traiter et ouvrir un débat public.

“Il y a dans les médias, et c’était aussi le cas à la Wataniya, cette nécessité avant tout de diffuser l’information factuelle le jour-même. La gestion du quotidien prend le dessus et nous n’avons pas toujours les moyens de revenir après un ou deux mois sur les sujets, pour voir les suites”, souligne Sonia Nefzi.

Les contre exemples

Il y a pourtant quelques exemples de couverture réussie, de témoignages de revenants, comme un récit publié par Inkyfada, un témoignage dans l’émission “Les 4 vérités” de Hamza Belloumi ou le travail de longue haleine du journaliste et auteur Hédi Yahmed, un ovni dans la scène médiatique tunisienne. Il a publié récemment “J’étais à Raqqa“, le témoignage d’un Tunisien qui a combattu avec l’Etat islamique.

Si Hédi Yahmed fait figure d’exception c’est qu’il travaille depuis 17 ans sur la question. A l’époque, alors journaliste pour le magazine arabophone Al hakaek, il couvre dès 2002 l’attentat de la Gribaa. Pour lui il y a des solutions simples pour que les journalistes tunisiens parlent plus et mieux de la déradicalisation et des revenants.  “Il faut commencer par faire quelque chose qui ne coûte rien : lire et s’informer le plus possible sur le sujet”. Mais il souligne qu’un journaliste ne peut se permettre de travailler des sujets sur le long terme que s’il travaille dans des conditions correctes : “si l’on travaille pour survivre, impossible de faire quelque chose à côté”. Or la précarité des journalistes et les manques de moyens dans de nombreuses rédactions sont ici des obstacles à cette transformation.

Pour Hamza Belloumi, journaliste de la chaîne Elhiwar Ettounsi TV il est possible de parler de déradicalisation et des revenants. Comme Hédi Yahmed il a réussi à faire témoigner un jeune homme parti en zone de combat. “Mais c’est difficile de trouver des personnes qui acceptent de témoigner”, explique-t-il. Pour le journaliste, il n’y a pas de blocage du point de vue de l’opinion publique, qui peut entendre ces sujets.  Par contre, il pense qu’il est nécessaire que les témoignages dans ce genre se multiplient, justement pour montrer que la déradicalisation est nécessaire. ” Il y a un déficit de communication de la part des autorités. Il n’y a pas de vrais débats sur la question. A chaque fois, on à l’impression que l’on nous répond : “Circulez, il n’y a rien à voir!” et que l’on nous explique comme toujours que la loi va gérer ça, et que de toute façon il n’est pas nécessaire que l’on en discute.”

C’est donc un changement d’attitude de la part des autorités qui est une des clefs de voûte de la couverture médiatique de ces questions, permettant ainsi aux citoyens d’être mieux informés et de se forger eux-mêmes leur point de vue.

Quelles solutions ?

Une des solutions résiderait donc dans le fait que les autorités soient plus transparentes : “Le Ministère de l’Intérieur, de la Défense, celui aussi des Affaires étrangères devraient nous donner plus d’informations sur la situation des Tunisiens en zone de combat et dans les revenants”, demande Thameur Mekki.

Mais au-delà de la transparence c’est un travail en collaboration que Néji Zaïri de Mosaïque FM préconise : “Un journaliste, même si sa rédaction lui donne du temps, il ne pourra pas, en allant sur le terrain en Turquie par exemple,  trouver des témoins si les autorités tunisiennes ne l’aident pas.

D’autres voix pensent au contraire que l’accès à l’information est garanti en Tunisie, notamment depuis la loi de 2016 sur l’accès à l’information. “C’est aux journalistes d’en faire usage”, rétorque Abdelkrim Hizaoui, alors que Hédi Yahmed estime de son côté qu’un journaliste n’attend pas qu’on lui donne une information “il l’arrache! Il faut avoir ses sources pour avoir les données. Le souci va se poser plutôt par la suite, sur le traitement de l’information, sa compréhension… “

La réflexion revient alors au constat initial d’un problème de traitement de l’information et d’habitude de consommation, comme le souligne Zied Dabbar : “Les Tunisiens suivent beaucoup les mass médias, or il y a une surabondance des talk-show par exemple et d’émissions de “télé poubelle” où l’on ne parle pas de ces sujets de société importants.”

Le sujet pris à l’envers ?

Si les autorités, qui sont censées être la boussole du pays, ne donnent  pas un cap, les journalistes ne peuvent pas parler de ces sujets. Que pouvons-nous dire?

– Abdelhamid Riahi

Sur le fond : “on prend le sujet à l’envers”  pour Abdelhamid Riahi, rédacteur en chef de Al Chourouk, quotidien arabophone au plus fort tirage, ” Si les autorités, qui sont censées être la boussole du pays, ne donnent  pas un cap, les journalistes ne peuvent pas parler de ces sujets. Que pouvons-nous dire?” interroge-t-il.

Les journalistes sont rapporteurs des positions des responsables politiques et des chercheurs. Si le sujet n’est pas amené dans le débat les journalistes ne le feront pas.

– Abdelkrim Hizaoui

C’est en substance ce que dit Abdelkrim Hizaoui : “Les journalistes sont rapporteurs des positions des responsables politiques et des chercheurs. Si le sujet n’est pas amené dans le débat les journalistes ne le feront pas. “Est-ce que l’on ne prend pas le sujet par la fin? La couverture médiatique doit entériner un processus d’une discours existant chez les experts, les politiciens… Je suis donc méfiant. Ce qui manque dans le discours médiatique c’est la matière première sociologique,  politique, des chercheurs… pour inscrire la déradicalisation dans l’agenda public. mais personne ne l’a fait.”

Les journalistes transmettent ce que les acteurs politiques et sociaux affirment dans l’espace public.

– Sadok Hammami

C’est qu’en Tunisie, nous sommes dans un journalisme de “transmission” comme l’explique le professeur à l’IPSI Sadok Hammami “Les journalistes transmettent ce que les acteurs politiques et sociaux affirment dans l’espace public.” et de continuer : ” Ils ne font pas un travail d’explication nécessaire.” “Mais la question c’est de savoir si les journalistes ont les conditions pour faire de l’enquête, de l’investigation… chercher pour de bon l’information qui est là.”

Si la couverture médiatique de la déradicalisation et des Tunisiens revenants de zone de combat est faible, au-delà des raisons invoquées, on voit se dessiner des manières de concevoir le métier de journaliste et sa pratique.

Finalement ce sont aussi des manières de faire du journalisme qui s’opposent : transmetteurs ou précurseurs ? Attendre une information officielle, qui ne viendra peut-être jamais, sur un sujet délicat, qui sert aux agendas politiques de tous les bords ou se lancer ? Quid également de l’intérêt du public à savoir, de l’aspect créateur de débat public des médias ?  Ce qui ressort également c’est aussi peut-être qu’il a fallu du temps pour apprendre à couvrir le terrorisme, que des erreurs ont été faites et que les journalistes avancent sur la pointe des pieds, par peur peut-être, de se retrouver à faire le jeu des uns et des autres, alors que le processus de libération des médias est encore en cours.

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