Comment l'agriculture peut réduire le chômage

Tout comme l’Ukraine a été, il y a seulement quelques décennies, le grenier de l’union soviétique, on disait, jadis du temps de l’empire romain, que Carthage était le grenier de Rome. Cette affirmation est probablement due à son emplacement stratégique et à la présence de ressources favorables au développement du secteur, l’élément humain a sans doute aussi joué son rôle.

L’agriculture, depuis lors, a beaucoup changé et ce qui est remarquable aujourd’hui c’est que le secteur n’arrive toujours pas à prendre son envol et à contribuer comme il se doit dans l’économie nationale.

Le Maghreb Economic Forum (MEF), dans le cadre de son programme d’activités 2016 et en collaboration avec le ministère allemand des Affaires étrangères, a initié une campagne de réflexion sur les principaux secteurs porteurs en Tunisie et sur leur rôle dans la création d’emplois, dont l’agriculture. En sont ressortis des ateliers menés sur terrain, trois mois durant, dans les régions de Béja et Kairouan et finalement une étude.

L’approche de travail choisie par le MEF a reposé sur l’organisation de deux ateliers régionaux portant sur différents thèmes relatifs aux problèmes du secteur agricole. Le premier atelier s’est déroulé à Béjà et a porté sur le thème suivant : « L’Agriculture au Nord-Ouest : Spécificités, Défis et Attentes », le second a eu lieu à Kairouan et a traité du thème : « L’Agriculture à Kairouan : Défis, Potentiels et Perspectives ».

Ces ateliers se sont conclus par l’organisation d’une table ronde à l’hôtel Sheraton de Tunis, en présence des professionnels du secteur, le 26 octobre 2016. Les débats, alors, se sont focalisés sur les défis auxquels les agriculteurs font face pour produire ensuite une liste de recommandations.

Durant les cinq dernières années, la balance commerciale agricole et alimentaire était déficitaire et le taux de couverture n’a cessé de diminuer (86% en 2010 à 79,5% en 2014), empêchant la réalisation de l’autosuffisance souhaitée. Pour tout remède efficace, il faut d’abord un diagnostic efficace.

Dans ce contexte, l’étude rappelle que l’Etat tunisien a toujours appliqué des politiques agricoles de sauvetage, de gestion du quotidien, avec des solutions plutôt superficielles et non radicales.

La production agricole nécessite trois composantes principales : l’eau, le sol et les intrants (semences, pesticides et fertilisants), la problématique liée au sol se résume aux problèmes au niveau de la gestion des terrains à vocation agricole mais aussi de problèmes techniques. Le morcellement des terrains après l’héritage a rendu, dans beaucoup de cas, la dimension des exploitations si petite qu’elle ne permet pas de réaliser une activité agricole convenable. Ajoutant qu’une superficie d’environ 80 000 ha a été prise d’assaut par les riverains et les problèmes liés à l’invasion urbaine sur des terrains fertiles, il devient clair que la gestion des ressources du secteur devient une priorité.

L’érosion, la désertification, la pollution et la salinisation constituent les problèmes d’ordre technique cause de la faible teneur en matières organiques des sols.

Avec les coupures fréquentes d’eau, dans plusieurs régions, durant l’été 2016. La problématique de l’eau est devenue évidente. L’étude réalisée par le MEF relève que« l’eau est devenue rare et de mauvaise qualité ». C’est principalement dû à l’irrégularité des précipitations à travers le pays, au manque d’entretien des barrages et des canalisations (présence de fuites fréquentes). Cette problématique pèse aujourd’hui sur plusieurs cultures. L’étude pointe aussi la surexploitation des nappes phréatiques dans des régions classées comme fragiles.

Pas moins importants que le sol et l’eau, viennent les intrants. Ces produits bien souvent importés à des prix élevés, se révèlent souvent source de maladies. Pour s’en rendre compte, il suffit de voir le nombre de problèmes phytosanitaires récemment introduits en Tunisie (le charançon rouge du palmier et le feu bactérien sur poirier).

Pour ce qui est des semences, à part les céréales dont la multiplication et le conditionnement sont assurés par des organismes semi-étatiques (COSEM, CCSPS), le reste des semences est entièrement importé.

En ce qui concerne la multiplication des plants, l’étude fait remarquer aussi que malgré la présence sur le marché de pépiniéristes privés ou semi-étatiques (GOVPF, CCSPS), l’importation reste importante et concerne même les plantes ornementales.

Concernant les fertilisants organiques et minéraux, ils sont aujourd’hui également importés dans leur écrasante majorité. Une inondation du marché par différents types de ces produits est observée avec une absence de contrôle de ces derniers (le texte de loi imposant le contrôle n’étant pas encore appliqué). Ainsi, ces produits pourraient parfois contenir des substances néfastes pour la plante, l’homme et l’environnement.

A part le fait qu’ils soient importés dans leur grande majorité, les pesticides utilisés en Tunisie contiennent dans beaucoup de cas, certaines molécules abolies en Europe (pour des raisons toxicologiques). Encore autorisées en Tunisie, ces molécules ont été parfois à l’origine de refus de la marchandise tunisienne, lors de son entrée sur le marché européen, car présentant des résidus sur les fruits et légumes avec lesquels ils ont été traités.

Viennent par la suite des problèmes secondaires mais aussi importants et qui pèsent souvent très lourd sur la production. La rareté de la main d’œuvre, l’augmentation de son coût, la diminution de son rendement et l’absence de qualification, composée principalement de femmes rurales, ce type de main d’œuvre n’a fait qu’accélérer la mécanisation du secteur.

Citant aussi le dérèglement climatique, l’irrégularité des saisons et l’accès limité des agriculteurs aux crédits pour d’éventuelles extensions, le secteur primaire ne contribue aujourd’hui qu’à hauteur de 8% dans le produit national.

Pour augmenter cette contribution, le MEF propose, à travers une série de recommandations, de transformer les faiblesses en atouts. Disposant d’un climat caractérisé par nombre élevé de jours d’ensoleillement, la Tunisie reste propice à une croissance végétative quasiment tout au long de l’année à travers les différentes régions agricoles. A cela s’ajoutent les nappes fossiles des eaux géothermales du sud tunisien qui permettent d’obtenir des produits agricoles de primeur. Les experts du Maghreb Economic Forum préconisent des productions agricoles intensives dans l’objectif d’exporter des produits à forte valeur ajoutée.

Ils recommandent également la promotion des cultures biologiques peu vulnérables aux problèmes phytosanitaires et par la même occasion à la production des intrants biologiques nécessaires au bon développement de ces cultures.

La production des semences et des plants qui concerne aussi bien l’agriculture biologique que l’agriculture conventionnelle fait partie des propositions citées par les experts lors de la table ronde, qui demandent aussi la promotion pour la création d’associations ou coopératives opérant sur le secteur ainsi que la valorisation des déchets et la promotion des énergies renouvelables.

A été également soulignée l’importance du recyclage des eaux usées et des actions de recherche-développement visant à résoudre les réels problèmes du secteur. Des actions qui appellent à la formation de cadres, au sein des instituts d’enseignement supérieur agricoles, tels que les techniciens, ingénieurs et docteurs devrait répondre aux attentes de la filière pour une meilleure adéquation entre la formation et les réels besoins du marché.

En conclusion des recommandations, il y a eu la promotion et développement des productions innovantes ciblant ainsi les fortes demandes sur le marché international, comme: La myciculture (champignons). La création des unités de conditionnement des produits agricoles (légumes, fruits et conditionnement des huiles, notamment l’huile d’olive), la création des unités d’extraction des huiles essentielles (produits forestiers, etc.) ou bien encore : les projets d’agro-éco-tourisme (gastronomie tunisienne, produits artisanaux, parcours écologique, etc.).

La Tunisie ce sont 10,4 millions d’hectares dont 4,1 millions sont des terres cultivées. Le pays dispose donc d’une surface assez importante de terres arables qui emploient aujourd’hui, selon l’INS, 100 mille personnes. Ce chiffre pourrait selon les experts du MEF, être multiplié par trois voir par quatre si bonne gouvernance du secteur il y a. Sa contribution dans le PIB pourrait alors être assez importante pour constituer une réelle solution aux problèmes de chômage dans plusieurs régions du pays et à réduire, voire annuler, le déficit enregistré dans ce secteur primordial. Nous rappellerons en conclusion les mots de la secrétaire générale du MEF, l’ancienne ministre du Tourisme Amel Karboul, qui disait durant l’évènement de cette fin octobre : « Être agriculteur aujourd’hui, c’est innover, être compétent, monter en gamme et se positionner sur les marchés nationaux et internationaux ».

Sofiene Ahres

Source.